Dans un contexte économique tendu et marqué par des équilibres institutionnels fragiles, le gouvernement centrafricain a pris un arrêté interministériel fixant la liste des biens et droits insaisissables. Derrière ce langage juridique, c’est une réforme aux implications profondes qui se dessine, touchant directement la relation entre l’État et les citoyens.
Le texte, signé conjointement par les ministres en charge des Finances et de la Justice, consacre un principe déjà connu dans l’espace OHADA : certaines ressources publiques ne peuvent faire l’objet de saisies. Sont notamment concernés les comptes bancaires de l’État, les subventions publiques, les ressources des collectivités territoriales ainsi que les fonds destinés aux services publics et aux projets financés par des partenaires internationaux. L’objectif affiché est de garantir la continuité du service public en évitant toute paralysie liée à des mesures de saisie.
Dans cette logique, l’État ne peut être assimilé à un débiteur ordinaire. Il bénéficie d’un régime particulier destiné à préserver ses capacités d’action. Sur le plan théorique, cette approche se justifie : la saisie des ressources publiques pourrait compromettre le fonctionnement des administrations, des hôpitaux, des écoles ou encore des services de sécurité.
Cependant, les implications de cet arrêté deviennent plus sensibles lorsqu’il s’agit de l’exécution des décisions de justice. Le texte précise qu’aucune exécution forcée ne peut être engagée contre les personnes morales de droit public. Ainsi, même en présence d’un jugement favorable, un citoyen, une entreprise ou une organisation ne peut pas saisir les biens de l’État pour obtenir le paiement de sa créance.
À la place, une procédure administrative est prévue. Après une mise en demeure restée sans réponse pendant un délai d’un mois, la créance peut être inscrite dans le budget de l’État en tant que dépense obligatoire. Ce mécanisme vise à concilier la protection des finances publiques avec le respect des décisions judiciaires. Mais dans la pratique, il soulève des interrogations.
L’inscription budgétaire ne garantit ni un paiement immédiat ni un délai précis. Dans un environnement où les ressources financières sont limitées, certaines créances pourraient être retardées, voire accumulées sur plusieurs exercices. Ce décalage entre la décision de justice et son exécution effective pose la question de l’efficacité du système judiciaire.
L’arrêté étend également cette protection aux organisations internationales, aux missions diplomatiques et consulaires ainsi qu’aux organisations non gouvernementales internationales bénéficiant d’immunités. Leurs biens et ressources sont également insaisissables, conformément aux conventions internationales. Cette disposition vise à sécuriser les financements extérieurs et à rassurer les partenaires engagés dans le pays.
Au-delà des aspects techniques, ce texte met en lumière un équilibre délicat entre la nécessité de protéger l’État et celle de garantir les droits des citoyens. Si la préservation des ressources publiques apparaît légitime, elle ne doit pas conduire à affaiblir la portée des décisions de justice.L’enjeu dépasse donc le cadre juridique. Il touche à la confiance entre les citoyens et les institutions. Une justice qui reconnaît les droits sans en garantir l’exécution risque de perdre en crédibilité. À l’inverse, un État capable d’honorer ses engagements, même dans un contexte contraint, renforce sa légitimité.
Cet arrêté marque une étape importante dans la gestion des finances publiques et des litiges impliquant l’État en République centrafricaine. Mais son impact réel dépendra de sa mise en œuvre concrète, notamment en matière de paiement des créances reconnues.
Car au-delà des textes, une question demeure : la justice peut-elle être pleinement rendue si elle n’est pas effectivement exécutée ?
